chez ptipois

It's only food, folks!

02 octobre 2008

Acclimatation

Hier matin, on s'est demandé : "Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui ?"
"Rien", a proposé J.
Rien, voici en quoi cela a consisté.

bonjour

Après avoir dit bonsoir à Canton et au dîner chez Niu Niu la veille, je goûte ma première matinée dans cette ville que je découvre pour la première fois au début de l'automne. C'est la bonne saison, me dit-on. La chaleur commence à décroître, il y a encore quelques longans, on est en plein dans les kakis, etc. La première chose que je remarque, c'est la lumière, très différente de celle de l'hiver. Plus limpide, plus claire, plus douce, saturant davantage les couleurs. Mon D80 et mon Lumix vont apprécier, je le sens.

lingling

Je retrouve avec joie la maison de thé et tous ceux qui la font vivre : Ah Tse, Si Fu, Ling Ling, Tsan Tsan, Siu Siu… On salue mon arrivée avec des dan ta (tartelettes aux œufs), peut-être s'est-on souvenu que je les aime. Celles-ci ne sont pas les dan ta habituelles. Elles sont proches des pasteis de nata portugais. Une explication ne serait pas de trop. Les pasteis de nata sont constitués d'un fond de pâte semi-feuilletée souple, très légèrement caoutchouteuse, et la garniture d'un appareil à flan (toujours trop lourd et douceâtre à mon goût). La recette évoluée en Chine méridionale à partir de cette base présente quelques incertitudes. S'il semble clair que les pasteis de nata ont inspiré directement les dan ta, tout au moins la version de Macao, il est possible qu'ils n'en soient pas la seule source : on mentionne aussi l'influence des custard tarts britanniques à Hong Kong. Ce n'est pas simple. Je n'ai jamais goûté la version de Macao, mais je connais celle de Canton et de Hong Kong, que je trouve largement supérieure à l'original portugais : la garniture est plus légère (sans farine) et le fond est en pâte feuilletée chinoise au saindoux, hyperlégère. Dans ses meilleures expressions, cette pâtisserie est une plume. En tout cas celles que vous voyez ci-dessous sont des hybrides de pasteis de nata et de dan ta : le fond de tartelette est de type portugais — souple et élastique —, garni de l'appareil crémeux chinois habituel, sans farine. Celles-ci sont vendues par KFC (eh oui), et elles sont délicieuses. Vous voyez ci-dessous la version à la fraise, et, au second plan, la version nature.

danta

Comme S. va se faire rafraîchir la tignasse chez le coiffeur d'en face, je me dis : tiens, si j'en faisais autant ? Ce sera une bonne façon de me mettre en vacances. En effet, j'aime beaucoup mon coiffeur parisien, mais d'une part il faut deux semaines pour obtenir un rendez-vous et d'autre part je n'ai pas eu le temps de lui rendre visite depuis plusieurs mois. Je vais donc célébrer ces vacances cantonaises par une cérémonie coupe-tifs. "Je te préviens, me dit S., ils y vont à la cisaille." Et pourquoi pas ? Quelle plus belle façon de se jeter à l'eau, au début d'un séjour lointain, que de se mettre entre les mains d'un merlan local ? Que rêver de mieux comme saut dans le vide, comme signe d'acceptation du sort, du destin et du dao ? "Le dao qu'on peut nommer n'est pas le dao", écrivait Lao Zi. Ça tombe bien, car quelque chose me dit qu'il ne sera pas possible de mettre un nom sur la tête que j'aurai en sortant de là. Et ça ne me dérange pas.

coiffeur1

Ci-dessus, derrière l'échelle, mon salon de coiffure. Juste en face de la maison de thé, il suffit de traverser la rue.

coiffeur2

À l'intérieur, c'est une scène à la Dubout. Pas un espace de libre mais personne ne se bouscule. Des machines à permanente descendent du plafond, des bras armés de ciseaux, de peignes et de sèche-cheveux sortent de partout. On m'allonge sur un lit lave-tête (tellement plus confortable que ces fauteuils où l'on se déboîte à chaque fois deux ou trois cervicales) et en avant pour un shampooing avec massage du cuir chevelu prolongé, quasi orgasmique. Je vous file le tuyau : avec tous les petits doigts, du bout des ongles, et toujours de bas en haut. J'en ronronne presque. Quant au jeune figaro (vingt ans tout mouillés) entre les mains desquels on me livre ensuite, il va passer en tout et pour tout une heure et demie sur ma coupe, sans l'ombre d'une tondeuse, tout aux ciseaux, poil par poil, avec un plan de coupe extrêmement complexe, des dégradés délicats et une concentration remarquable. Devant mes yeux médusés, la sculpture s'élabore petit à petit : une phase de coupe cheveux mouillés, un séchage aux doigts, une deuxième phase de coupe cheveux mi-secs, un séchage à la brosse, suivi d'une troisième phase de coupe cheveux secs et d'un autre séchage à la brosse. Quand je crois que c'est fini, il y en a encore pour une demi-heure. Et après, ce sont les retouches. Mes chères chéries, comme dirait San Antonio, écoutez-moi bien : même chez Alexandre, on ne vous fera pas ça. Coût total de l'opération : trente yuan, trois euros. Tout cela pour me faire une tête que j'aurais bien aimé obtenir une seule fois d'un coiffeur français sans jamais y être parvenue, et cela sans échanger une seule parole avec mon officiant.

pub

Un poète taoïste aurait dit que le qi passait de ses doigts aux pointes de ses ciseaux, comme il passe entre les mains du monsieur sur cette photo de pub. Trop forts.
Le seul problème, c'est que ça va faire cher le billet d'avion pour rafraîchir la coupe.

maindebouddha

Bon, c'est pas tout ça, il faut penser à manger. On n'y a pas pensé depuis environ deux heures et c'est un scandale. Nous allons à un petit marché couvert près de Jiang Nan Xi. Et qu'y a-t-il en ce moment ? Des cédrats main-de-bouddha, pour commencer.

kakis

Des kakis (je vous ai dit que c'était la saison, et leur maturité parle d'elle-même).

claquettes

Des claquettes (quoi ? ça se mange pas ? Ah bon.)

asperges

Des asperges vertes très tendres que nous croquerons ce soir blanchies et sautées au wok avec des dés de poitrine de porc croustillante.

rougets

De beaux rougets salés.

can_can

Un intermède de Cantonese cancan,

poulet

Repos ! (Crystal-boiled chicken).

uccellacci

Uccellacci e uccellini (des poissons-sabres, petits et gros).

huitres

Et des huîtres (à cuire à la vapeur avec un peu de gingembre et de ciboule hachés).

vase

Et ce vase en cage. Que signifie-t-il ? A-t-il vraiment un sens ? Lorsque j'ai pris la photo, j'ai fait comme s'il en avait un. Mais c'est à la discrétion de chacun. Il peut exprimer le mystère profond que renferment les choses que nous voyons tous les jours ; il peut être une allusion précise à quelque chose d'intime que je garde en moi, à la fois précieusement et douloureusement. Il peut être un message envoyé vers quelqu'un — le recevra-t-il ? De toute façon, comme il a été rappelé plus haut, le dao que l'on peut nommer...

Posté par Ptipois à 06:35 - En voyage - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

  • DANG TA !!!

    Ca fait long temps depuis j'etais allee en Chine....

    Posté par Joan, 02 octobre 2008 à 09:54
  • Le vase aurait-il soif de fleurs comme "Le monde a soif d'amour" (Rimbaud, "Soleil et chair") ? Ou bien ne recèlerait-t-il pas un peu cette volupté d'être inconnu ou incompris ? Et pourtant ce vase comme occasion contemplative, n'est-ce pas aussi un peu la poésie chinoise du vide-plein quand nous lâchons prise et laissons advenir les phénomènes ? Ne serait-ce point la Rose de l'Oubli finement posée sur sablancheur ?

    Comme vous, nous nous étonnons comme des enfants devant vos trouvailles au sein de la ruche bourdonnante de cette ville chinoise, et nul doute que certains en fassent aussi leur miel...

    Posté par Nemo, 02 octobre 2008 à 12:33
  • J'ai hâte de voir ta nouvelle coiffure !

    Posté par Thierry Richard, 03 octobre 2008 à 13:10
  • Thierry, ma nouvelle coiffure, elle est sur Facebook. Attention les yeux.

    Posté par ptipois, 03 octobre 2008 à 15:12

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