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08 novembre 2008

L’éternité et un kaki

Liuqi

J’aurais pu vous parler aujourd'hui de la nouvelle gastro-microcosmique du jour, Olivier Roellinger rendant ses trois étoiles à Michelin, mais d’autres mieux informés que moi le feront, même si je suis toujours favorablement impressionnée par ce genre de décision. Non, j’avais mieux à faire et plus dans mes cordes : vous raconter une histoire de kakis.
Le plaqueminier pousse partout dans le Fujian, souple et élégant, depuis des siècles. Il y pousse en toute liberté, selon sa fantaisie. On ne lui apprend pas à vivre, on ne lui dicte pas sa conduite : quand des Taïwanais vinrent planter dans le Fujian leurs plaqueminiers à fruits sans pépins, ceux-ci donnèrent des fruits à pépins et les Taïwanais lâchèrent l’affaire (seulement pour les kakis).

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Kaki encore ferme et bol d’alcool de riz gluant local (redoutable).

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Le kaki est beau. Il a, comme disait Colette à propos de choses différentes, “une bonne forme” : un bon qi, une bonne énergie. Les variations de sa couleur selon sa maturité sont un facteur de charme artistique : jeune, il adopte tous les tons du vert pâle au jaune orangé en passant par l’ocre, toujours opaque et luisant. Mûr, son éclat translucide, comme éclairé de l’intérieur, le fait ressembler à une belle gemme polie, cornaline ou ambre.

muqi

C’est parce qu’il est beau, et que sa forme évoque la paix et la rotondité du monde, que le kaki a inspiré une des plus belles peintures de tous les temps, les Six Kakis du peintre chan Mu Qi, également appelé Fa-chang (dynastie Song).

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Je n’ai que trois kakis pour rendre hommage, à travers les siècles, au pinceau du moine de Hangzhou.

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5 octobre. Nous sommes arrivés un peu tard dans la saison, mais il reste des fruits sur les plaqueminiers du village. Kaki cultivé, kaki sauvage dans la montagne : le fruit emblématique du Fujian. La jeune Xiu Zhen, dès notre arrivée, brûle d'envie de nous emmener cueillir des kakis. Le premier jour, je m’avoue fatiguée et peu désireuse de manger des fruits sucrés. Pas grave, Xiu Zhen attendra un peu. Pas longtemps. Deux jours plus tard, je cède à la tentation. Un soleil radieux commence à décliner, caressant la campagne d’or et de cuivre.

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Pour atteindre les plaqueminiers, il faut d’abord traverser une grande cour, jonchée de feuilles de thé fraîches comme le sont toutes les cours de la région d’Anxi en cette saison.

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Il faut ensuite traverser le jardin potager et les rangs de théiers plantés entre la maison et la rivière. C’est par là que nous suivons Xiu Zhen et son ami Li Qing. Un peu plus loin poussent de beaux arbres dont les feuilles sombres dissimulent à peine quelques boules d’or. Comme de coutume dans les villages, les enfants s’agglomèrent au cours du chemin, et de deux au départ nous en avons cinq qui nous accompagnent.

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À peine ai-je eu le temps de les compter qu’ils sautent tous de branche en branche. Les plus petits se hissent sur les rameaux élevés pour récupérer les fruits les moins accessibles, évidemment les plus beaux.

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Pas question de jeter du haut du plaqueminier un butin si fragile qui se désintégrerait à terre : les enfants, aguerris à la gourmandise arboricole, font la chaîne de haut en bas pour se passer les kakis jusqu’à la main de Quentin resté au sol. Il les dépose avec précaution dans le panier en plastique turquoise que Xiu Zhen a pris soin d’apporter.

pano

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J’apprécie ma chance : non seulement de goûter les meilleurs kakis du monde, mais aussi d’avoir cheminé sur les minces sentiers moussus, entre les théiers et les bananiers qui bordent la rivière.

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Sous le ciel limpide, tout étincelle de couleur : les sandales de Xiu Zhen, les kakis semblables à du corail, le vert gras des feuilles de bananier, le vert tour à tour sombre et tendre des théiers, le teint des enfants hâlé par l’été, le pull bleu clair d’une petite fille. La polychromie de cette scène aurait plu à Gauguin.

fillette

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J’ai déjà reçu beaucoup de présents depuis que je suis arrivée dans ce village, et pourtant je n’y suis pas depuis longtemps. Une branche d’osmanthe en fleur, des kakis, des patates douces rôties sous la cendre du sha qing, le spectacle de l’immense camphrier qui veille sur l’entrée du village, assister chaque jour à la cueillette et au traitement du thé… Et que vais-je donner en retour ? Je n’en sais encore rien.

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Les collines environnantes enlacent cette scène avec douceur, comme des bras aimants. Autour de nous, l’éternité bat de tout son cœur, pleinement visible.

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Xiu Zhen n’a pas résisté au plaisir d’entrer dans l’eau, ses sandales de plastique rose aux pieds. Elle m’envoie une gerbe de gouttes avec un sourire d’elfe. Cet instant n’a pas d’âge : le plastique rose mis à part, nous aurions pu le vivre sous les Tang. Jusqu’à la petite ferme aux coins relevés qui s’adosse à la colline devant nos yeux, le décor n’aurait pas été différent. Ces photos pleines de joie sont le remerciement et le message d'amour que je lui adresse, avec l’espoir de retourner avec elle cueillir des kakis l’année prochaine. Cette fois, promis Xiu Zhen, la fatigue du voyage ne sera pas une excuse.

Posté par Ptipois à 21:05 - En voyage - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires

    Etonnant reportage... Ici les plaqueminiers très haut côtoient de plus bas au port retombant (quel arbre magnifique !), alors plus facile la cueillette !! je viens d'en faire de la confiture avec l'orange bio unique et souveraine qui défiait encore les autres fruits du compotier !

    Posté par Tiuscha, 08 novembre 2008 à 22:31
  • Collision des tiers mondes... la meme chose a Nagoya en moin glamour...

    http://nagoya-en-francais.over-blog.com/article-24509463.html

    Mais au moin ils ont des zoom zoom zen dans leur Lexus suce suce... (ca fait tout de suite moin vendeur dit comme ca...)

    Posté par G De Coligny, 09 novembre 2008 à 05:49
  • Mignons les kakis suspendus à des rubans, ça fait installation dans une galerie d'art contemporain.

    Posté par Ptipois, 09 novembre 2008 à 10:40
  • Dis moi,au prochain voyage, tu m'emmènes dans tes bagages? Assister à la cueillette du thé...
    Ce que tu leur a donné en retour, je ne sais pas, mais tu partages avec nous de bien riches expériences, C'est déjà le début d'un don, Non?

    Posté par Gamelle, 09 novembre 2008 à 12:09
  • Finalement, quand je vois ces images, je me dis que tous les enfants du monde se ressemblent un peu (beaucoup), non ?
    (J'adorais grimper dans les arbres, et mes fils aussi...)

    Posté par Chroniques du P, 09 novembre 2008 à 12:16
  • T'imaginais quoi ? que leur jeux c'etait d'egorger des banquiers avec des grand couteaux en recitant les oeuvres complete de Karl Marx ?

    Posté par G De Coligny, 09 novembre 2008 à 21:56
  • Très vexée que Coligny ne trouve pas mes moignons glamour...
    Tes photos sont absolument magnifiques et le reportage enchanteur!

    Posté par Baiya, 11 novembre 2008 à 12:23
  • Sophia gracias

    Encore une fois, tu t'es surpassée ! Merci de cette folle escapade à travers les âges, de ce rappel qu'il existe encore des mondes humains où le mot "cadeau" a conservé son sens d'origine

    PS : la photo du tableau "les Six Kakis du peintre chan Mu Qi" ne s'affiche pas ... snif !

    Posté par Happy, 11 novembre 2008 à 14:51
  • Tiens bonne idée quand cet été j'irai à Vence diner aux Bacchanales avant je tournerai un peu à pied pour redécouvrir les Plaqueminiers qui se cachent dans la ville.
    Au fait pendant que j'y pense, tu trouveras, à partir de 11h30 11h45, en direct de Roissy le Vendredi, rue du Faubourg St Denis en remontant de la Gare du Nord vers le métro Chapelle, toutes les caisses qui renferment le poisson from Asia dont le poisson qui est une tuerie le "Pomfret"; c'est la saison actuellement et c'est trottoir de gauche.

    Posté par Carangue, 11 novembre 2008 à 20:16
  • Merci à tous.
    @Happy : normalement le tableau devrait s'afficher, sinon essaie un autre navigateur. Au pire, fais une recherche d'image sur Google.
    @Carangue : merci du tuyau, j'adore le pomfret.
    @Baiya : Coligny cache un cœur sensible sous des dehors bourrus...
    @Gamelle : à défaut de t'employer à l'ébourgeonnage du thé l'année prochaine, je peux te faire goûter le tieguanyin d'automne que j'ai rapporté de là-bas. On peut arranger ça à mon retour de Périgueux et ensuite de Rouen, à partir du milieu de la semaine prochaine.

    Posté par ptipois, 13 novembre 2008 à 00:25
  • Je viens de finir il y a quelques jours mon dernier Kaki du Pays Basque et l'année prochaine je penserai à ceux de là-bas en les dégustant...C'est un fruit merveilleux!

    Posté par AGAFIA, 21 janvier 2009 à 19:35
  • merci pour le voyage

    moi qui ne voyage que dans ma tête, je vous remercie pour ce dépaysement; je suis en cuisine de kakis, au citron, à l'orange, salés, sucrés, stérilisés...
    je m'amuse comme une petite folle !

    Posté par dyle, 04 janvier 2014 à 20:15

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