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03 avril 2010

Les amies en terre cuite

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Théière zisha sur une table à thé en loupe de litchi (Canton).

Les petites théières de Yixing ont une âme. À ceux qui se demandent sincèrement comment on peut trouver une âme aux choses, et dans quelles conditions cette âme se manifeste, je conseille de commencer l'apprentissage par les théières de Yixing.
Je parle bien entendu des véritables théières de Yixing, et de bonne qualité. Pas nécessairement très ornées : ce sont parfois les plus simples qui sont les plus parfaites. Mais même minutieusement décorées, parfois au point de sembler des objets de parade — apparence trompeuse, comme souvent en Chine —, elles détiennent ce pouvoir.

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La théière de Yixing provient de la ville du même nom, pas loin de Shanghai. Je rappelle l'histoire que vous trouverez partout si vous cherchez un peu : depuis des siècles, le lit d'une rivière fournit une argile sombre, fine et sableuse, zisha, à laquelle la cuisson au four donne des propriétés étonnantes de maintien de la chaleur. Une quasi-vitrification qui autorise à parler de grès plutôt que de terre cuite. Contempler ces objets, c'est d'abord contempler l'histoire en vie : les théières de Yixing ont atteint leur forme idéale durant la dynastie Ming et n'en ont pas dévié depuis. Ce qui n'a jamais empêché, bien sûr, les potiers d'inventer en permanence jusqu'à nos jours. Mais certains modèles de théières que vous pouvez acheter remontent à plusieurs siècles.

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Théière aux écureuils, dont je me sers pour les thés rouges.

J'arrête là la partie encyclo. Ce n'est pas l'objet de ce post. Je ne vous donne pas non plus le mode d'utilisation : une autre fois si vous voulez. Je désire juste vous parler de l'âme de ces objets, de la limite étrange où ils cessent d'être inanimés pour devenir des êtres vivants. Cette limite est la même que celle qui sépare le jour de la nuit, la nuit du jour, la vie de la mort. Elle est un pointillé de nature sacrée. Et son révélateur est, non pas le thé, mais l'eau chaude.

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Anxi. Nos théières fleuries d'osmanthus.

C'est en effet l'eau chaude qui insuffle le qi, le souffle, le ka auraient dit les Égyptiens de jadis. Elle fait entrer un esprit dans la terre cuite comme un magicien ou un prêtre bénit, charge un objet. Mais avant de parler de l'eau, il faut parler de votre premier contact avec la théière de Yixing. Il sera visuel. Elle captera d'abord votre regard. Elle peut être jolie, délicate ou humble ; vous pouvez ensuite la toucher pour déchiffrer sa qualité d'argile — pin zi ni, duang ni, qing shui ni, xiao hong ni… , éprouver sa sonorité, mais à cet instant elle n'est encore qu'une promesse.

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Théière "cédrat main-de-bouddha".

Vous avez, comme moi, choisi une théière, ou plusieurs au fil du temps. Peut-être les collectionnez-vous. Vous avez appris à vous en servir, et les sensations, les pensées qui vous sont venues pendant cette éducation vous ont étonné : vous ne vous attendiez pas à atteindre si vite, si aisément une telle densité de concentration mentale, de recueillement. Mieux encore : vous ne saviez pas que cette densité était à votre portée, qu'il suffisait de cela. Vous vous êtes senti toucher le ciel et le cœur par un raccourci inconnu, alors que d'autres se font mal dans la posture du lotus pendant des années ou lisent tous les écrits spirituels qui leur tombent sous la main sans forcément en arriver là. C'était si simple ? La réponse ne vient pas, à moins qu'elle ne soit dans le léger bouillonnement de l'eau chaude. C'est à vous de vous débrouiller pour entendre cette réponse. Peut-être même devrez-vous la décider.

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L'esprit de l'eau bouillante traversant les théières de Yixing, s'emparant d'elles, m'a toujours fascinée et me fascine encore comme au premier jour. Il donne une idée claire de la force qui unifie le monde. Il fait prendre conscience du haut et du bas, du ciel et de la terre, du calme et de l'énergie. Et, à mesure que l'on apprend à connaître nos théières, on les retrouve comme de petits amis, de fidèles et indéfectibles compagnons, des veilleurs infatigables toujours prêts à vous prodiguer la leçon de la vie éternelle. Elles chantent, elles parlent, elles réchauffent, elles rassurent. Elles sont vivantes et vous tiennent encore compagnie alors même que tout semble vous abandonner.
Imaginez-vous triste, chagriné, et une intuition bizarre mais impérieuse vous incite à faire une balade en forêt, seul. Vous traversez le bois avec une émotion mi-désolée, mi-effrayée, et quand votre solitude vous apparaît totale, vous croyez aller vers encore plus de douleur, voire vers la folie - et soudain vous voyez devant vous un petit être des bois. Il vous regarde avec bienveillance et curiosité, il vous parle. Et ce qu'il vous dit vous surprend d'abord, vous console ensuite. Il sait guérir vos blessures, il sait le secret qui vous réchauffe l'âme. La conversation s'engage. Vous ne savez pas quand elle finira. L'expérience intérieure qu'est le dialogue avec votre théière de Yixing, le moment où, chauffée par l'eau, elle s'anime, est semblable à cela.

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Canton : zisha noir et chrysanthème.

Vous vous souvenez certainement de ce qui s'est passé le soir de notre première rencontre, quand vous êtes venu me rejoindre dans cette petite maison de thé si calme. Au cours de la longue correspondance qui avait précédé ce rendez-vous, vous aviez évoqué les "montagnes magiques" du Sud chinois qui vous faisaient rêver. Vous deviez faire allusion au massif de Huang Shan, dans la province d'Anhui, si souvent représenté par les artistes Ming : hautes roches karstiques aux formes torturées et pourtant agréables à l'œil, caressées par les nuages et par le rêve des peintres. Peut-être aussi aux monts Wuyi, dans le Fujian, ou aux dents de Guilin, dans le Guangxi. Mais en Chine, toute montagne élève l'esprit vers le rêve et les dieux. Vous n'aviez pas non plus l'habitude du service à la chinoise : tout le monde se sert au même plat et la même théière verse pour tous, donc un seul thé à la fois. Vous aviez désiré commander un thé pour chacun. Doucement, je vous ai livré le premier arcane. Nous pouvions boire deux thés, mais successivement. Nous partagerions d'abord une théière, puis l'autre. De même, vous n'aviez jamais vu de gong fu cha ; j'en pratiquai un devant vous et le mystère de l'eau répandue, réchauffant à la fois la théière, les tasses, le plateau à thé et nos mains, vous fut révélé. J'avais conscience de célébrer pour vous une cérémonie de la chaleur, de faire couler dans nos veines l'esprit réconfortant de l'eau chaude. L'idée de débordement commençait à vous toucher sur un mode qui ne vous était pas familier. Vous avez alors parlé de mon imprudence, de mon incapacité à me méfier des êtres qui risquaient de me faire du mal. "Mais, vous ai-je répondu, le fait que vous soyez ici devant moi n'est-il pas la preuve qu'il m'arrive de ne pas me tromper ?" J'ai vu les larmes vous venir aux yeux à cette parole. Vous m'avez remerciée d'une voix assourdie.

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Il existe plusieurs moyens de culotter une théière. La frotter d'une feuille de thé infusée en est un.

Le gong fu cha n'est en rien une cérémonie guindée mais une danse et un jeu, une chorégraphie qui n'est pas sans rappeler le gong fu du corps : tai ji quan, maniement du sabre, de l'épée ou du bâton. Il n'est pas solennel mais spirituel ; vecteur de plaisir, il s'appuie sur la détente corporelle et cardiaque. L'extrême précision des gestes se revêt de négligence gracieuse, celle du gibbon au repos laissant traîner ses longs bras ou du chaton jouant avec un bouchon du bout de sa patte tendue. Les feuilles représentent l'élément bois, la chaleur le feu, le récipient la terre, le tintement des tasses et la fine pince d'acier le métal. Et avec l'eau dans son propre rôle, les cinq éléments sont là, le Ciel et la Terre peuvent s'unir. Chaque fois que je fais du thé, que j'évoque le thé, que je pense le thé, que mes bras se meuvent pour la danse réchauffante du gong fu cha, je renouvelle notre pacte d'amitié écrit quelque part au plus secret d'un temple immatériel, notre promesse de vie même si elle n'est tenue qu'après notre mort.

Posté par Ptipois à 23:44 - Propos de table - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

  • Merci pour ce partage. Cette amitié et cette douleur entre les lignes. Ce magnifique ressenti sur l'âme de ces théières, de cette sensation de chaleur de la terre. Merci infiniment

    Posté par VanessaV, 04 avril 2010 à 08:53
  • Ce que je retiens de ce très beau texte : on y apprend l'Unité du monde. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Ce serait presque néo-platonicien.

    Posté par Marie-Claire, 05 avril 2010 à 10:06
  • Mystique Sophie.

    Posté par Thierry Richard, 06 avril 2010 à 15:58
  • Blogothèque

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    Bien cordialement

    Posté par GourmanDenise, 07 avril 2010 à 22:50
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    Can't understand what you are talking there cuz it is in French. But in china the best tea pot made by ZISHA means purple sand...It is very expensive and getting more expensive now. Very unique

    Posté par Tebonin, 22 avril 2010 à 04:10
  • good post

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    Posté par GHD, 24 avril 2010 à 07:21
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    Posté par simauma, 23 mai 2010 à 11:34
  • Humilité de humus (terre)

    Quelle belle page qui voue à l'humide comme le sujet auquel vous vous dédiez ici!
    Je suis encore toute bouleversée par sa lecture!
    C'est parachutée dans votre jardin à la recherche d'une vue d'Ysope (la plante) que j'ai rebondi sur vos théières. M'attendant à trouver des cocottes en terre cuite et de l'info sur ce mode de cuisson la plus saine, c'est à un autre volatile que vous faites référence, une alouette peut-être, qui a pu inspirer aussi la lampe d'Aladin. Oui vivante, doucement allumée, chaude et vibrante ... c'est une douce expérience que se recueillir en l'entourant de ses mains. A coup sûr quand on s'est un peu éloigné voire perdu elle promet une clairière, un retour à soi et à l'humilité. Elle est source de réconfort par excellence. Merci Ptipois pour ce beau témoignage, cette parenthèse dorée et invitation à oublier et laisser devenir caduc le monde de brutes.

    Posté par ondine_V, 28 mai 2010 à 10:43
  • Interessant!

    Super ce post, c'est marrant, j'ai offert une théière en fonte pour la fête des mamans...!

    Posté par Médaille Gourman, 03 juin 2010 à 08:22

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